[Long format] Conflit des limites entre Tshopo et Maniema : le volcan qui sommeille

[Long format] Conflit des limites entre Tshopo et Maniema : le volcan qui sommeille

Depuis près de trois ans, les relations entre les provinces de la Tshopo et du Maniema à l’est de la RD Congo sont entachées par un conflit des limites. Si les autorités de la Tshopo reconnaissent la rivière Mengwe comme limite naturelle, celles du Maniema se contredisent entre elles. Ces dernières ont déplacé à plus d’une cinquantaine des km les limites incluant ainsi plusieurs villages de la Tshopo dans le Maniema. Ce qui déracine des populations. Autorités politico -administratives, services de sécurité et population se regardent désormais en chiens de faïence. Mais pourquoi le gouvernement n’agit-il pas ? Réponse dans cette enquête.

Aiyane en territoire d’Ubundu à 157 Km de Kisangani ce vendredi de mai. A l’entrée de ce village dans le groupement Azambao sur la route nationale 3 Kisangani-Maniema est placée une barrière. De part et d’autres sont installés quelques bureaux administratifs de fortune. Une pancarte est perceptible. On peut y lire : RDC, province du Maniema, ministère provincial des finances et économie, direction générale des recettes du Maniema, ressort du nord-Maniema, antenne de Lubutu. Stop! Péage route et les autres taxes.
C’est depuis près de trois ans que cette pancarte a été plantée par les autorités de la province du Maniema. Pourtant, autrefois cette bourgade dépendait de la Tshopo. Du coup, 11 villages du secteur des Bakumu d’Obiatuku sont annexés au Maniema.
Tirer la couverture à soi
Cette situation engendre une forte polémique. « Nous avons le secteur d’Obotoke qui est dans le territoire de Lubutu dans lequel on trouve un groupement : Banali. C’est ce groupement dont une partie est prétendue appartenir à la Tshopo selon les déclarations des autorités de cette province. Effectivement, ils ont occupé cette partie pendant quelques années mais nous avons contesté cela », explique Bonaventure Zakuani, ministre provincial de l’Intérieur du Maniema. Il enchaine : « au regard de notre carte, depuis 1958, vous trouverez que cette partie a toujours été administrée par le territoire de Lubutu. Et tous les villages repris sur la carte appartiennent à Lubutu. Je peux citer : Obolemba, Ubungje I et Ubundje II. La loi promulguée en 2015 par le chef de l’Etat le confirme aussi». Chef de secteur d’Ubundje (à 162 km de Kisangani) Jean Benjamin Kasienge embouche la même trompette. « Selon la carte géographique et les experts de l’Institut géographique, il a été prouvé noir sur blanc que cette partie appartient au Maniema. La limite, c’est n’est pas le cours d’eau Mengwe mais des collines. Et le poste de contrôle [Aiyane], c’est par rapport à la population sinon, elle se retrouverait à plus de 3 km », fait-il observer. Il répond à nos questions après nous avoir longuement pris à partie. A ses côtés, coiffé d’une toque Mzee Ngongo Mafure, chef de groupement de Banali visiblement surchauffée.

La population, elle, était agglutinée autour de la case qui nous accueillait. « Pourquoi un tel intérêt pour le sujet ? Pourquoi être venu de si loin et surtout par Kisangani ? Pourquoi dans la délégation il n’y a pas de journalistes de Maniema ? Pourquoi voulez-vous arriver à Mengwe ?», nous interrogeait-il. Il nous a été formellement interdit de nous rendre à Mengwe et d’interviewer la population. »N’y allait pas,il n’y a aucune limite au 202 km.Et,comme moij’ai le chef j’ai parléa,personne n’a encore le droit de dire un mot »,tranche Mzee Ngongo.
Du côté de la Tshopo,ils ne manquent pas non plus d’arguments. « C’est faux ce qu’ils disent », rétorque Jules Kolongo, chef de secteur de Bakumo Obiatuku, « cette partie est bel et bien dans le territoire d’Ubundu dans la Tshopo et la limite est le cours d’eau Mengwe». Maurice Abibu, ministre provincial de l’Intérieur de la Tshopo enchaine : « En son temps, la limite entre le Maniema et la province Orientale se situait au PK 202 sur l’axe Kisangani-Ubutu. En 1984, le professeur Lumbeya qui était gouverneur de la province orientale avec son collègue Omari Leya sisi du Maniema avait trouvé un compromis qui n’a pas de traces dans les annales de la province. Ce dernier avait dépêché son vice-gouverneur. Ils ont déplacé la limite de 202 Km à 175 km au village Metende. Curieusement en 2014, les mêmes velléités sont arrivées et l’actuel gouverneur du Maniema Son Excellence Tutu Salumu s’est donné le culot de déplacer la limite jusqu’à 157 Km.

Mais une confusion se dégage entre les autorités du Maniema. kasienge, le chef de secteur et mzee Ngongo, chef de groupement soulignent qu’il n’y a pas de limites et le président de l’Assemblée provinciale parle d’un cours d’eau.
Précieux électeurs
Les relations déjà tendues entre les deux provinces se sont encore envenimées depuis qu’en février 2017, la CENI a lancé l’opération d’identification d’enrôlement des électeurs au Maniema. En décembre 2016, Tutu Salumu, le gouverneur de cette province a écrit une lettre à son collègue de la Tshopo avec pour objet : Enrôlement de la population des villages Obolembo, Obongonde, Umbundje I et Umbundje II dans le groupement de Banali.
Dans sa réponse Jean Ilongo, le gouverneur a signifié que ces villages font partie du site de vote EP Ubundge du village Babundje pour le compte du territoire d’Ubundu dans la Tshopo et qu’en 2006 et 2011, ses habitants s’étaient enrôlés au même endroit. « Cessez toute manœuvre qui pourrait induire en erreur la CENI », concluait-il.
Mais ces correspondances n’ont pas produits des effets. La Tshopo accuse Maniema d’avoir fait enrôler certains de ses habitants dans son premier centre à 180 km. « Ce sont les élus d’Ubundu qui avaient profités des voix qui sont en train de troubler la situation. Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois sur le terrain. La population leur a dit clairement que nous appartenons à la province de Maniema. Il y a eu enrôlement toute la population s’est enrôlée au Maniema. S’ils étaient de la Tshopo, il n’allait pas se faire enrôler donc ils se reconnaissent eux-mêmes de Maniema et ils reconnaissent leurs autorités », argumente Bonaventure Zakuani. « Ils ont été forcés de s’enrôler avec des identités fausses et adresses fausses moyennant de l’argent », répugne Etienne Masanga, député provincial élu d’Ubundu. Une source cite des motos, des camions fuso et la jeep de la zone de santé de Lubutu immatriculé STA 1607 qui ont servi pour déplacer les habitants.
Selon les statistiques de 2011 de la CENI, le secteur d’Obiatuku a 24 000 électeurs et la partie en conflit dans le groupement Azambau a 10 000 électeurs.

Un habitant, deux cartes électorales
Depuis un mois, c’est le tour de la Tshopo de faire enrôler sa population. La CENI n’a pas pu déployer le Kit électoral au PK 162, dernier centre d’enrôlement de cette province. ‘’En 2006 et en 2011 on a travaillé là-bas [dans le territoire d’Ubundu] par le compte de l’ex province orientale et lors de la stabilisation de la cartographie électorale opérationnelle, nous avons stabilisé ce centre mais aujourd’hui, nous sommes incapable de déployer le kit car la province sœur du Maniema dit que cette partie lui appartient. Le kit est bloqué à 148 km», informe Aimé Lihaha, secrétaire exécutif de la CENI Tshopo.

En effet, les services de sécurité ont refusé que ce matériel soit acheminé au PK 162, à en croire, le député Mansanga qui signale avoir fait partie de la délégation qui acheminait le kit.
Pour se faire enrôler, certaines personnes acceptent de marcher à pied sur des longues distances. Marianne Tambwe, la cinquantaine a parcouru 12 km pour atteindre le centre d’enrôlement d’Ubundge.
Un agent électoral de ce centre témoigne qu’ils sont nombreux dans cette situation. « Certains évitent de venir par peur des représailles quand ils rentrent’’, signale-t-il. Ce que confirme un militaire. « Ma femme est ma belle-mère sont d’Ubundje à 162 km,ils sont venus à Parezi à 148 km pour s’enrôler. Au retour ils ont été arrêtés. J’ai menacé pour qu’elles soient libérées », témoigne-t-il.
D’autres par contre se font enrôler deux fois. Innocent Amali, un jeune détient deux cartes d’électeurs avec deux adresses différentes. La première porte l’adresse : Ugalia2, Lumbunga, Banali, Obokote, Lubutu, Maniema. La seconde : Bayoke II, PK 148, Azambau, Bakumu d’Obiatuku, Ubundu, Tshopo. « Je me rendais à Mengwe pour téléphoner étant donné qu’ici il n’y a pas de réseau. A la barrière, on m’a exigé de me faire enrôler. Et comme je devais absolument entrer en contact avec mes parents à Kisangani, j’ai accepté. Si je viens de nouveau me faire enrôler c’est parce que nous avons déjà nos députés que nous votons. Ceux du Maniema, je ne les connais pas », lance-t-il.
Léthargie suspecte du gouvernement
Mais au-delà de la bataille des sièges électoraux, certaines se demandent si ce conflit n’est pas non plus lié aux richesses notamment minières que cette zone regorgerait. Déjà, une source signale que Mengwe est une zone aurifère.

Autre situation suspecte:le parc de la Lomami.  »A 80 % dans la Tshopo,ses bureaux administratifs se trouvent dans le Maniema qui,elle n’a que 20% »,regrette un politique de la Tshopo.

Toutes les parties en conflit demandent depuis plusieurs années que le ministère de l’Intérieur trouve la solution à ce conflit qui risque de dégénérer en diligentant une équipe de l’Institut géographique de Kinshasa. C’est aussi ce qui a été décidé en mai 2016 à la conférence des gouverneurs à Lubumbashi dans le Haut-Katanga. Mais rien n’est fait. « C’est parce que ceux qui sont au pouvoir depuis un certain temps sont du Maniema ?’’, estime M.K.
Emmanuel Ramazani, le vice Premier ministre de l’Intérieur signale qu’une équipe d’experts a été envoyée sur place en vue de la délimitation et que les gouverneurs des deux provinces sont invités à Kinshasa pour une solution.
Pour le géographe, Albert Mbuyu, directeur de l’Institut géographique qui s’est basé sur une carte, « s’ils sont allés poser une barrière avant Mengwe, ils l’ont mal posée. A partir de la RN3, ils doivent mettre leur frontière à Ambata, pas ailleurs».

Le professeur Albert Mbuyu,géographe et directeur de l'institut géographique explique aux journalistes la limite entre Tshopo et Maniema /infobascongo

Le professeur Albert Mbuyu,géographe et directeur de l’institut géographique explique aux journalistes la limite entre Tshopo et Maniema /infobascongo

Tout ne joue pas en faveur des deux provinces:la RN 3 kisangani -maniema est  coupée à 142 km et le pont Maiko est dans un état de délabrement avancé. Pourtant, Tshopo alimente Maniema en vivres et non vivres.

Par Nekwa Makwala

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