COTE D’IVOIRE : LES LECONS D’UNE CRISE

A. Ouattara et L. Gbagbo/ photo rfi

A. Ouattara et L. Gbagbo/ photo rfi

L’Abbé Germain Nzinga,Prêtre du diocèse de Matadi présentement à Rome en Italie,vient de faire une analyse sur la situation qui prévaut en  Côte d’Ivoire. Nous la publions texto.

 

 

Voici déjà deux semaines que la Côte-D’ivoire défraie la chronique. Résultat net des élections : deux présidents et deux premiers ministres. Les analystes les plus pointus se buttent ici à un mur d’incompréhension parce que l’on peut se le dire : le peuple ivoirien est entré dans un long tunnel noir sans perspective claire d’issue. Pour l’élite intellectuelle africaine, le devoir de comprendre est primordial. Voilà pourquoi, j’ai essayé de rassembler différentes réflexions pour pousser les internautes d’Italie, de Matadi et d’ailleurs à une pensée constructive et projective. Nous allons tenter de décortiquer les différents aspects de la crise et tirer les leçons en vue de tenter de baliser un chemin vers l’avenir.

L’immense espoir africain brisé

Voici à peine une dizaine de jours que l’Afrique tout entière se félicitait de l’exemple qui vient de Côte d’Ivoire. Il y avait en effet des raisons de le croire. Après avoir été témoin de la bonne tenue du débat télévisé entre les candidats Gbagbo et Ouattara, appelés à s’affronter au deuxième tour d’une élection présidentielle attendue depuis au moins cinq ans, tout le monde a parié sur le retour de la démocratie dans ce pays coupé en deux, meurtri par la guerre. Depuis vendredi, cependant, l’immense espoir a fait place à l’incertitude et au désenchantement, les résultats du scrutin ayant tourné au cauchemar.

Alassane Ouattara a totalisé 54,1 % des voix contre 45,9 % au président sortant, d’après la Commission électorale indépendante. Le Conseil constitutionnel, seule institution habilitée à donner des résultats définitifs, a renversé le rapport de force avec 51,45 % des suffrages pour Laurent Gbagbo, contre 48,55 % à son rival. L’institution a «annulé» en effet les votes dans sept départements du Nord, sous contrôle de l’ex-rébellion des Forces nouvelles depuis le putsch manqué de 2002. Le Conseil constitutionnel a donné raison au candidat Gbagbo qui dénonçait «des irrégularités graves et nombreuses de nature à empêcher la sincérité et la régularité des résultats du vote» dans ces zones.

Pourquoi ces divergences dans l’interprétation des résultats ?

 Tant d’explications sont avancées. Toutes se ramènent à un schéma général : la commission électorale indépendante est proche de Monsieur Ouattara, parce qu’elle est dirigée par des militants de l’opposition, alors que le président du Conseil constitutionnel, co-fondateur du FPI, le parti présidentiel, roule clairement pour le chef d’état sortant. Puisque les deux institutions sont aussi partisanes et incapables de fournir des chiffres crédibles, le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour la Côte d’Ivoire qui est le certificateur des élections ivoiriennes pourrait servir de médiateur attitré, de par le  rôle qui lui a été confié par le Conseil de sécurité des Nations Unies et que le gouvernement ivoirien a accepté. Ce fonctionnaire international s’est appuyé sur les «cinq critères cadres pour la certification» qui lui permettent de déterminer si un environnement sécurisé a prévalu au cours du processus électoral et permis la pleine participation de la population et des candidats à ce processus; si le processus électoral est inclusif; si tous les candidats ont un accès équitable aux médias d’Etat et si ces derniers sont restés impartiaux; si les listes électorales sont crédibles et acceptées par toutes les parties; et si les résultats des élections sont déterminés à l’issue d’un processus transparent et accepté par tous ou contesté de manière pacifique par les voies appropriées.

Ses conclusions, cinglantes sont sans appel. Il affirme, je le cite que « même si toutes les réclamations déposées par la majorité présidentielle auprès du Conseil constitutionnel étaient prises en compte en nombres de procès-verbaux, et donc de votes, le résultat du second tour de l’élection présidentielle tel que proclamé par le président de la CEI le 2 décembre ne changerait pas, confirmant le candidat Alassane Ouattara vainqueur de l’élection présidentielle ».

 C’est en raison de cette certification du Coréen Choi Young-Jin que l’élection de Laurent Gbagbo a été rejetée par les Nations unies, les Etats-Unis, l’Union européenne et la France, qui ont reconnu vainqueur son rival Alassane Ouattara. Même l’Afrique a joint sa voix à celle du reste du monde. La Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest a condamné l’investiture de Laurent Gbagbo en tant que président ivoirien et annoncé la tenue d’un sommet hier mardi à Abuja pour décider des actions à prendre. Sommet à l’issue duquel un appui total a été donné au candidat élu Alassane Ouattara. Au-delà de tous ces ballets diplomatiques, je ne vois qu’une chose : a fête a été gâchée. Une fête que nous attendions tous pour prouver aux yeux du monde que l’Afrique a muri, qu’elle est désormais capable de prendre son destin en main et de voler de ses propres ailes.

L’histoire africaine se répète

Ce n’est pas la première fois en Afrique qu’un pays se retrouve avec deux personnalités revendiquant le titre de président, après des élections contestées notamment à au Congo de Lumumba où l’on se trouvait en face de deux premiers ministres, celui qui avait été élu démocratiquement et celui nommé illégalement par les ennemis de la démocratie,  au Madagascar où le président élu démocratiquement s’est vu arracher de force son fauteuil par un opposant en intelligence avec les forces armées, au Zimbabwe où Mugabe contestait Morgan Tsvangirai pourtant plébiscité par les urnes ou au Kenya où les bras de fer avaient tôt fait de durcir entre Muayi Kibayi le président sortant et son challenger Raila Odinga forcés tous deux de chercher de compromis au vu de violentes tueries interethniques ayant fait suite à un scrutin entiché de fraudes.

 Dans ces deux derniers cas, l’opposant s’était retrouvé premier ministre. Mais cette solution est totalement exclue en Côte d’Ivoire. Ouattara ne sera pas le premier ministre de Gbagbo. On peut penser, avec Philippe Hugon, spécialiste de la politique ivoirienne, qu’il faudra s’attendre à trois scénarios possibles pour l’éventuelle sortie de crise:

  • Un compromis diplomatique grâce à une médiation comme celle en cours de l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki. Mais c’est difficile d’y croire. Laurent Gbagbo a réalisé un coup de force, et on ne voit pas pourquoi il reviendrait en arrière.
  • Une deuxième possibilité serait un embargo international qui déboucherait sur la mise au ban de la Côte d’Ivoire par la communauté internationale.
  • Enfin, l’hypothèse que tout le monde redoute: c’est une nouvelle flambée de violence avec le retour à la guerre.

Cinq leçons à tirer …

Quelle que soit l’évolution future de la situation politique ivoirienne, l’imbroglio ivoirien doit nous inspirer au moins cinq leçons:

1./ La personnalisation du pouvoir d’Etat conduit à créer des institutions publiques partisanes, ce qui ne contribue pas à asseoir la démocratie. Le pouvoir de l’Etat ne fonctionne plus par rapport aux institutions mises en place par les constituants. Mais il est récupéré par le président en exercice et son clan  de thuriféraires qui l’encensent et le flattent dans le sens du poil de la bête juste pour ne pas voir disparaitre leurs avantages matériels. A ce niveau, le président en exercice est entouré de conseillé payés par la caisse de l’Etat mais qui ne font plus le travail qu’ils devraient faire, à savoir dire la vérité au Chef quand bien même cela va à l’encontre de son pouvoir. Il y a quelque chose qui se passe dans les cabinets présidentiels africains qui le transforment en des cours royales où Chaque conseiller prend garde de faire  correctement les analyses et à partir d’elles éclairer celui qui a le mandat de guide le peuple vers le bien-être.

  2./ La peur de laisser le fauteuil est une autre habitude africaine. Du Nord au Sud, il ne se compte que peu de présidents qui prennent le courage de suivre l’exemple de Léopold Sedar Senghor ou de Mandela. Les cas de ceux qui ont obéi au verdict des urnes sont à compter au bout de doigt. Il est urgent que l’intelligentsia africaine développe une étude à ce sujet pour cerner les raisons pour lesquelles nos responsables politiques refusent l’alternance. Il faut une étude approfondie pour décoder les tenants et aboutissants du paradigme politique « J’y suis, j’y reste » qui est la devise même de tous les dictateurs qui font la honte du continent noir. Et en attendant les réponses des intellectuels qui, bien souvent, participent à ce jeu des dupes, c’est au peuple que je me tourne pour l’appeler de pouvoir  se prendre en charge et prévoir ce qui est en son pouvoir de faire quand pareille crise se prononce au sommet de l’Etat.

3./L’Afrique aura tort de se tourner vers les instances internationales pour vider le contentieux relatif à la gestion de son pouvoir. Dans ce genre d’incendies politiques, elle aura tort de demander conseil à ceux qui sont en réalité des pyromanes. Il ne doit pas se tourner vers la communauté internationale uniquement pour solliciter son aide. Le continent doit aussi l’entendre quand elle travaille au maintien de la paix. Plus de 9 000 casques bleus sont aujourd’hui déployés sur le sol ivoirien dans le cadre de l’Onuci, la mission de la paix lancée en 2004, et qui a déjà coûté près de 2,25 milliards d’euros. Laurent Gbagbo ne peut pas se contenter de dénoncer des «cas graves d’ingérence», évoquant «La souveraineté de la Côte d’Ivoire, qu’il ne peut pas négocier». Pour autant que l’armée nationale ne peut garantir la sécurité intérieure d’un peuple, ce dernier perd de facto sa souveraineté. L’armée, ne l’oublions pas, est un des signes concrets de la souveraineté. Qu’une autre arme entre sur ton territoire et t’aide à sécuriser ton territoire est un autre mot pour reconnaitre son inféodation. Les politiciens  le savent bien :  l’Onu ne peut  débourser 2,25 milliards d’euros  et se taire en même temps. Qui donne son argent donne les ordres et entend d’être obéi.

 4./ Le visage que revêtent les élections africaines est  hélas ! un scrutin à caractère tribal ou ethnique. Comme je le soulignais dans mon ouvrage, La manipulation des medias pendant la période électorale, éd. Saint Paul, 2006,  tout se décide sur base d’appartenance tribale et non d’un projet politique clair qui rendrait heureux tout citoyen de quelque partie de la République où il vit.   La conscience nationale , la conscience de défendre tous le même Bien. Commun national est encore à mille lieues de notre vécu quotidien. Et l’on ne pourra espérer construire des nations fortes et stables sans prendre en compte cette donnée basique qui est la clé de tout le r este du processus d’émancipation, de socialisation et  de croissance intégrale d’un peuple.

5./ La plus grande leçon à tirer de cette crise, c’est surtout de ne pas en faire une école de politique africaine. Le risque parait grand en effet que le comportement des acteurs politiques ivoiriens donnent des idées mesquines aux  politiciens d’autres pays en voie d’aller aux urnes dans les prochains mois ou prochaines années. Il faut qu’une action de conscientisation  soit menée à fond  pour  éclairer le peuple et lui expliquer qu’une pareille voie est suicidaire tant pour le président sortant que  pour tout son peuple. Comme je n’ai cessé de le dire dans mes conférences à la diaspora africaine, chercher le pouvoir pour le pouvoir est une erreur monumentale. Après cinquante ans d’indépendance, il est temps que l’Afrique se serve des erreurs de ses prédécesseurs pour rectifier le tir. Pour un président en exercice, le plus important n’est pas de devenir Chef de l’Etat ou de le demeurer. Non, le plus important c’est d’entrer dans l’histoire. La porte cette histoire, c’est la bonne gouvernance, le respect absolu des pré-requis de la constitution qui régit l’exercice du pouvoir, c’est le courage de remettre le tablier quand le souverain primaire le décide. Entrer dans l’histoire, c’est en d’autres mots  dire et d’agir de manière à ce que plusieurs années après toi, les générations futures  continuent à dire du bien de toi et à te prendre en modèle. Ce salaire-là vaut plus que tout l’or et tous les honneurs que procure l’exercice du pouvoir.

 

Les multiples enjeux d’une crise…

01L’argent comme nerf de la guerre

Derrière l’imbroglio qui se poursuit au sommet l’Etat ivoirien, se profile  une bataille économique impitoyable. Soutenu par les institutions financières mondiales, Alassane Ouattara cherche maintenant à contrôler les finances publiques, pour mieux resserrer l’étau autour de Laurent Gbagbo. L’on peut avancer cette hypothèse : qui contrôlera les leviers économiques ivoiriens, contrôlera demain la commande politique de la nation. L’économie pourrait devenir  l’arbitre du bras de fer qui oppose Alassane Ouattara à Laurent Gbagbo. Après avoir obtenu le soutien des institutions financières mondiales, Alassane Ouattara cherche maintenant à contrôler les finances publiques. « C’est nous qui avons le pouvoir, il s’agit de le rendre effectif », résume son Premier ministre Guillaume Soro. Avec son aide, Ouattara espère prendre le contrôle des régies financières, trésor, douanes ou impôts. Il a nommé dans son gouvernement Charles Koffi Diby ministre de l’Economie, qui occupait cette fonction dans le gouvernement Soro en place de 2007 à 2010. Une nomination qui sonne comme un signe fort à l’encontre de Laurent Gbagbo. Pour rendre son pouvoir « effectif », Alassane Ouattara a notamment demandé au gouverneur de la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao) qu’il « soumette à l’approbation préalable de Guillaume Soro tout mouvement interne de fonds aussi bien dans les comptes publics ouverts au nom de l’Etat ivoirien à la Bceao que dans les comptes du Trésor public ou ceux des entreprises à participation financières publiques ». Requête que la Bceao aurait accepté selon certains journaux ivoiriens, lui permettant ainsi de prendre le contrôle des comptes de la Côte d’Ivoire dans cette institution. Une information que la banque n’a pour l’instant pas confirmée. Le candidat donné vainqueur par la Commission électorale indépendante (CEI) a aussi écrit à l’Association professionnelle des banques et établissements financiers de Côte d’Ivoire afin que les mêmes dispositions soient prises à leur niveau.

Il est vrai que personne ne peut diriger sans avoir en main le contrôle de régies financières et l’appui des institutions financières régionales et internationales. Aller dans ce sens est un suicide tant pour le régime en place qui créera tellement de mécontentements d’un peuple qui se retournera demain contre lui. Aller dans cette direction, c’et en d’autres mots le faire payer très cher à un peuple qui sera livré à lui-même, qui naviguera à vue en dehors des indicateurs macro et micro-économiques. Ce bateau sera condamné à faire naufrage ou à créer en même temps des dégâts collatéraux sur les peuples voisins qui partagent ses frontières, jusqu’à créer un séisme dont l’onde de choc secouera tout le continent africain.

02Les institutions financières internationales jouent la carte Ouattara

Alassane Ouattara, titulaire d’un doctorat de sciences économiques de l’Université de Pennsylvanie, entré en 1968 au Fonds monétaire international (FMI) et vice-gouverneur de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest, est depuis le début de la campagne électorale dans les petits papiers des investisseurs et bailleurs de fonds internationaux. Sans avoir toutes prises position, les institutions financières ont néanmoins exprimé leurs inquiétudes et mis en garde la Côte d’Ivoire. Dominique Strauss-Kahn, le patron du FMI, a rappelé samedi que son institution excluait de travailler avec un gouvernement non reconnu par l’ONU, et l’UE a brandi un temps la menace de « sanctions ». La Banque mondiale et la Banque africaine de développement (BAD) ont indiqué dès dimanche dans un communiqué commun qu’elles s’interrogeaient sur l’opportunité de continuer à aider la Côte d’Ivoire. « Nous souhaitons poursuivre le travail avec les Ivoiriens en matière de lutte contre la pauvreté, mais il est difficile de le faire avec efficacité dans un contexte d’incertitude et de tension prolongées », ont-elles déclaré. L’enjeu est de taille pour la Côte d’Ivoire. La Banque mondiale a ainsi engagé 155 millions d’euros dans divers projets de soutien à l’économie ivoirienne pour 2010, après des financements de 156 millions d’euros en 2009 et un montant record de 239,5 millions d’euros en 2008. L’institution financière internationale avait lié l’effacement de trois milliards de dollars de dette extérieure du pays (évaluée au total à 12,5 milliards de dollars) à la tenue de ces élections présidentielles, qui étaient reportées depuis des années. Les menaces et sanctions économiques, qui pénalisent le pays et ses habitants, font indéniablement le jeu d’Alassane Ouattara. Conscient de cette équation, le candidat du RHDP a dit regretter la suspension mardi soir de la Côte d’Ivoire de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (Cedeao), tout en incriminant Laurent Gbagbo. Il espère sans soute rendre tout exercice du pouvoir impossible pour ce dernier. Laurent Gbagbo dispose d’une force politique indéniable dans le pays, et l’armée semble jusqu’à ce jour lui être restée fidèle.

Cependant, ostracisé par la communauté internationale, sa marge de manœuvre sur le plan économique s’est considérablement réduite. Et au palais présidentiel, la réflexion doit déjà être à la stratégie capable de contrer celle de l’adversaire. Recettes des douanes, des impôts, payement des salaires de la fonction publique et de l’armée, fonctionnement des ports, c’est toute l’activité économique de la Côte d’Ivoire qui est plongée dans l’incertitude.

03Face à l’impérialisme, l’avenir de l’Afrique se joue à Abidjan

A quel jeu se livre la communauté internationale dans un continent déjà meurtri par de nombreux conflits ? Toutes les conditions étaient-elles réellement réunies pour organiser des élections démocratiques en Côte d’Ivoire ? Les résolutions prises par le Conseil de sécurité de l’Onu pour sécuriser le pays des Eléphants ont-elles été respectées et appliquées ? La communauté internationale a-t-elle aidé la Côte d’ivoire dans ce sens ? En réalité, les rebelles regroupés au sein des Forces Nouvelles n’ont jamais été désarmés. Leurs milices continuaient à avoir la mainmise sur toutes les zones fidèles à Alassane Ouattara. L’erreur de Laurent Gbagbo aura été d’accepter d’aller aux élections dans un pays divisé et contrôlé partiellement par une rébellion soutenue par un soi-disant médiateur appelé Blaise Compaoré qui est subitement devenu muet depuis l’enlisement de la crise. Ce qui s’est passé dans le Nord pendant et après l’élection présidentielle du 28 novembre 2010 est inacceptable dans un Etat républicain et souverain: villages et maisons incendiés, des citoyens pro-Gbagbo amputés de leurs membres, des doigts sectionnés à la machette; des procès-verbaux signés sous la menace des armes, des urnes bourrées quand elles n’étaient pas tout simplement emportées.

Voilà les leçons qu’il faut retenir des élections voulues à tout prix par la communauté internationale. A l’avis de nombreux observateurs,  dans ces conditions de terreur, le consensus était quasi impossible entre les membres de la commission électorale indépendante. Ils avaient validé les P.V. de 14 régions sur 20. Mais ce qui tique, c’est le silence de médias internationaux sur tous ces détails susceptibles d’éclairer la lanterne et permettre à tous les observateurs d’être au milieu du village, d’être impartial pour mieux évaluer les chances de la sortie de la crise. Il y a quelque part dans les bulletins de presse occidentale des insinuations qui laissent perplexes. Des insinuations qui poussent tout le monde à voir dans une direction mais au grand bénéfice de ceux qui tirent les ficelles dans l’ombre au nom de leurs intérêts égoïstes.

04Au risque d’un cycle de violences

La CEI a prononcé les résultats provisoires dans un climat de discorde totale entre les protagonistes de cette institution parce qu’il restait encore six provinces qui ne s’étaient pas prononcées. La grave erreur de chercher à proclamer les résultats partiels non pas au sein de son siège de la CEI , mais dans les locaux abritant le quartier général du candidat Ouattara en l’absence de certains médias faisait déjà sentir le roussi.

Quand bien même ce sont bien des chiffres provisoires- les définitifs étant du ressort du Conseil constitutionnel- , mais ils ont porté entorse au respect de la loi. Au nom du respect de la loi, ce vice de procédure a produit tout le reste des vices de forme et finalement ceux de fond. Au nom des principes universels de la démocratie, les étincelles étaient déjà en l’air avec l’agir irresponsable du bureau de la CEI et l’incendie qui en suivra sera la conséquence de cette méprise.

En demandant à Laurent Gbagbo de quitter le pouvoir, de l’accuser de vouloir s’accrocher au fauteuil présidentiel après des conclusions hâtives sur la transparence du scrutin, nous sommes loin de saisir le nœud gordien du problème ivoirien. La Coordination des experts électoraux africains, CEEA, était sur le terrain des confrontations. Elle a déployé 38 observateurs internationaux issus de sept pays africains dans les localités de Korhogo, Bouaké, Katiola, Séguélé, Yamoussoukro et Abidjan, le jour du scrutin. Le rapport qu’elle dresse à l’issue de ces observations est édifiant: «vol des urnes, séquestration des représentants et délégués des candidats, votes multiples, refus systématique de la présence des observateurs internationaux dans certains bureaux de vote à l’heure du dépouillement des bulletins et pertes des vies humaines.» Un terrorisme électoral digne des républiques bananières. Au lieu de condamner avec la dernière énergie ces irrégularités qui ont dépouillé ce scrutin de toute coloration démocratique, la communauté internationale s’acharne sur le président sortant, au mépris des institutions de cet Etat souverain et guidé par le jeu des intérêts qui régissent les relations internationales plus attentives au futur et à la sauvegarde du commerce du cacao dont le  pays de feu président Houphouët Boigny est  le premier producteur mondial.

Le schéma de retour des forces armées sur l’échiquier politique ivoirien sera alors l’aveu de l’échec de la politique africaine. Il glacera tout espoir du changement. L’on se retrouvera prisonnier de ce cycle de Sisyphe de Camus où l’on gravi une pente pour retomber sur la même place du départ, avec la lassitude et le risque d’explosion que cela comportera dans le chef du petit peuple. Autre risque de taille, c’est la formation au départ de deux armées obéissant à l’un ou l’autre candidat malheureux. Puis l’exemple fera école. D’autres vautours surgiront créant ici et là des milices qui mettront à genoux l’avenir d’un pays dont tous les indicateurs le porteraient à la prospérité nationale et régionale.

05 Recourir à la force du droit

 Mathias Eric Owona Nguini, un expert politologue,  a jeté un regard sur la crise ivoirienne dans l’édition du quotidien camerounais Mutations du 06 décembre 2010. Son analyse est claire et pointu :  «du point de vue de la rationalité constitutionnelle, la décision d’un organe suprême de régulation constitutionnelle acquiert l’autorité de la chose jugée. Le Conseil constitutionnel se prononce en dernier ressort, et cela n’offre aucun recours juridique supplémentaire aux parties qui s’estiment défavorisées par une telle décision. La CEI ne proclame pas les résultats de l’élection présidentielle.

Elle compile, recense et vérifie les résultats sur la base d’un examen scrupuleux des procès-verbaux. On ne peut donc pas, même lorsqu’on estime qu’il y a eu des erreurs substantielles ou de fraudes, considérer que le processus de proclamation des résultats est achevé quand la CEI a annoncé ses résultats pour la simple raison que ces résultats ne sont pas encore valides. Et ils ne peuvent l’être qu’après avoir été validés par le Conseil constitutionnel. C’est donc une position trompeuse, qui peut affirmer que le vainqueur de l’élection présidentielle ivoirienne est celui qui a été désigné en tant que tel par la CEI, sauf à reconstruire les principes classiques du droit constitutionnel en fonction des intérêts politiques ou géostratégiques.»

Hier encore le même sujet a fait l’objet d’une réflexion  froide à laquelle le quotidien congolais Le Potentiel a bien voulu faire écho. Le professeur Jean ESAMBO,  spécialiste du Droit constitutionaliste congolais, faisait une analyse fort instructive sur la crise ivoirienne. Précisait-il : en droit ivoirien, la décision du Conseil constitutionnel notamment en matière de résultats définitifs de l’élection du président de la République ne sont susceptibles d’aucun recours. Concrètement, « La loi électorale ivoirienne donne le pouvoir à la Commission électorale de proclamer les résultats provisoires et de les transmettre au Conseil constitutionnel qui a seul le pouvoir de proclamer les résultats définitifs »,  arguant que cette procédure a été respectée au premier tour de cette présidentielle. Et cela parce que la Commission électorale dans son entièreté a proclamé les résultats provisoires et les envoyer au Conseil constitutionnel.

Il s’en est suivi, à en croire le constitutionnaliste congolais, qu’au deuxième tour, précisément à la date du 29 novembre 2010, la Commission électorale a été butée à une difficulté, celle de consolider les résultats de quelques régions du Nord. En d’autres termes, il y avait, pour les résultats de toutes les régions, un consensus sur l’ensemble. Cependant, il subsistait des désaccords entre les membres de la Commission électorale indépendante (CEI) sur les résultats de la région du Nord favorable à Ouattara.

Une précision historique  importante pour la suite des événements : avant ce désaccord, le président Gbagbo a dénoncé des irrégularités commises lors du deuxième tour de la présidentielle dans la région du Nord. Il a, à cet effet, demandé une solution avant la publication des résultats y relatifs . Entre-temps ,Alassane Ouattara a exigé la publication immédiate de ces résultats. Ce point mal négocié formera le détonateur de la crise. Car, il n’est un secret pour personne que les résultats contestés du nord étaient déterminants pour la victoire de chaque candidat à cette élection.

C’est dans ce contexte que le 30 novembre 2010 que la CEI s’était trouvée devant cette difficulté, annonçant qu’elle était incapable de publier ces résultats et qu’elle avait besoin de quelques jours supplémentaires afin de remédier à la situation. Seulement, la CEI, n’a pas pris soin de demander officiellement au Conseil constitutionnel de prendre une décision l’autorisant de proclamer les résultats au-delà du délai imparti.

De tous les faits et gestes de la scène politique ivoirienne que nous venons d’énumérer, nous en arrivons à cette douloureuse observation: la classe politique ivoirienne procède d’irrégularités en irrégularités pour reprendre l’expression de Mgr Laurent Monsengwo lors des travaux de la Conférence nationale Souveraine du Zaïre  en 1990. Que ce soit de la part de Gbagbo proclamé  président par la Cour Constitutionnelle, faisant fi de vider le contentieux qui oppose les deux principaux organes juridiques du processus électoral, à savoir :  la Commission électorale Indépendante et le Conseil Constitutionnel. Que ce soit de la part de son challenger Alassane Dramane Ouattara qui s’est vu proclamé président par un organe juridiquement non autorisé par la Loi électorale ivoirienne et qui a poussé l’irrégularité en prêtant serment en dehors de seul  cadre juridique prévu par la Loi fondamentale de son pays. Que ce soit de la part des institutions chargée de gérer le processus électoral et qui à la fin se sont livrés au piètre spectacle de se bagarrer à l’écran ou d’envoyer le communiqué à une agence de presse étrangère pour proclamer ce qui ressort de la souveraineté d’un Etat. Il y a eu partout un gâchis politique. Les deux leaders comme les opérateurs politiques chargés de faire respecter la loi électorale ivoirienne  sont tous sortis du chemin tracé par la constituante ivoirienne et se sont décidés d’une manière irresponsable de conduire  à présent  le pays tout droit dans le ravin dont nous ignorons la profondeur.  La tendance générale qui se dessine est celle de la voie des armes. C’est ici que tout africain qui porte l’avenir de ce continent dans son cœur et dans ses rêves doit sonner du cor et se mobiliser en vue de transformer la loi de la force qui pointe à l’horizon en  la force de la loi.

Que faire maintenant ?

La conclusion que nous pouvons tirer au regard de tout ce que nous venons de dire, c’est que le peuple ivoirien est dans l’impasse. Une impasse provoquée par son élite politique et intellectuelle. La classe politique ivoirienne a choisi d’évoluer  d’irrégularités en irrégularités. Que ce soit de la part de Gbagbo proclamé  président  par la Cour Constitutionnelle en faisant fi d’une prise en considération d’une grande partie élective de son territoire ou de Alassane Ouattara qui s’est vu proclamé président par un organe juridiquement non autorisé par la Loi électorale ivoirienne et qui a prêté serment en dehors d’un cadre juridique.

La seule solution pour éviter le pire des atrocités violentes sur le peuple , c’est de se résoudre à s’asseoir de nouveau autour d’une table de négociation. Négocier, c’est la meilleure arme durant les crises politiques. Tant que les adversaires n’ont pas perdu la possibilité de parler, de négocier et de faire des concessions réciproques pour sauver la paix et le bien-être du peuple dont ils prétendent avoir le mandat. Les deux leaders doivent se rencontrer. Ils doivent se regarder en face et se décider à viser avant tout et uniquement l’intérêt supérieur de la Nation ivoirienne.  Toute tentative de chercher appui sur la force de l’armée ou sur les puissances internationales auront le seul effet de jeter l’huile au feu.

 Toute tentative de prendre appui sur la force de l’armée pour le camp de Laurent Gbagbo ou sur les puissances internationales pour le parti de Ouattara aura le seul effet de jeter de l’huile au feu. Aucun de deux ne pourra obtenir le consensus national, nécessaire pour remettre le peuple au travail et à la vie normale.  Seule la voie du dialogue national pourrait éviter un nouveau bain de sang au continent africain.

Voilà pourquoi, au nom de ma foi chrétienne, en dépit de l’impuissance où nous plonge cette crise ivoirienne, je vois poindre à Noel, un rayon de lumière et d’espoir pour nos frères ivoiriens. Il vient le Prince de la paix. Pour ce peuple et pour tant d’autres qui craignent la répétition de pareils scenarii sur leur territoire national, cette venue du Messie prend un sens particulier. En communion avec toutes les ivoiriennes et les ivoiriens, nous finissons par cette pauvre prière :

Viens, Seigneur au secours du continent noir. Viens Seigneur au secours des ivoiriens. Infuse Ta sagesse dans les cœurs de ses dirigeants. Sème la paix de Noel entre le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest de la Côte-D’ivoire. Oui, dans la tempête, Tu restes notre seul recours. Amen.

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