Bandundu : écrire avec du manioc sur des épinards

Des tableaux en argile noircie avec un mélange d’épinards sauvages pilés avec une solution d’huile de palme et de braise, des cossettes de manioc en guise de craies, des écoles du Bandundu à l’est de Kinshasa, font preuve d’ingéniosité pour remplacer le matériel scolaire qui leur fait cruellement défaut.

Dans de nombreuses écoles de la province, avoir un tableau noir luisant et bien peint est, en effet, un luxe. « A la place, nous utilisons des morceaux de planches rassemblées, que nous plaçons au mur devant la classe », témoigne Baudry Kumbi, directeur de l’école primaire Nsaka, dans le territoire de Bagata. Dans certaines écoles publiques, les enseignants fabriquent des tableaux en argile posée directement sur les murs des salles de classes. Ces tableaux sont peints avec des épinards sauvages (le talinum triangulaire, nom scientifique). « Appelés localementmalemba’ ou ‘sansa banzenza’, ces légumes sont utilisés partout pour noircir les tableaux », affirme Gaston Sankwedi, Inspecteur chef de pool du secondaire à la cité de Nioki, à 110 km du chef-lieu de la ville de Bandundu.
Dans cette contrée, les élèves vont en forêt en compagnie de leurs enseignants, cueillir ces légumes qui sont aussi comestibles. Une fois de retour, ils les pilent mélangés à une solution de braises et d’huile de palme, dans un gros mortier en bois. Ils obtiennent après une matière noirâtre et un peu gluante, qui sera enduite sur la surface déjà ferme du tableau en argile. « Pour avoir un bon résultat, l’opération est refaite trois fois, avec des intervalles de 72 heures. Une semaine après la dernière retouche, le tableau peut être utilisé », explique Jeanne Musanda, enseignante à l’école primaire Ngemba, à Bagata-centre.

Solutions éphémères
Mais ce type de tableau noir ne dure pas plus de 9 mois. Soit une année scolaire. A chaque rentrée, en septembre, les instituteurs doivent recommencer la manœuvre. Dans d’autres contrées, notamment à l’Institut technique agricole et vétérinaire de Ito et à l’Institut Kwango, les écoles mélangent la pâte des épinards aux résidus de l’alcool local (lotoko), ce qui rend le tableau un peu plus résistant…
Ces tableaux peuvent aussi recevoir une couche de peinture normale (noir-tableau). Mais le prix de la peinture (850 Fc le litre, 0,9 $) semble hors de portée des enseignants. Car, pour une école de six classes, il faut débourser 35 700 Fc (38,8 $) pour renouveler les tableaux à chaque rentrée. Les parents d’élèves ayant cessé de payer leurs contributions aux écoles publiques depuis quelques années, pour obliger l’Etat à assumer sa part de responsabilités, elles se débrouillent comme elles peuvent. « Au lieu de croiser les bras, nous enseignons quand même », déclare, l’air dévoué, Jeanne Musanda.

Enseignants dévoués
Pour écrire sur ces tableaux de fortune, les enseignants utilisent souvent de petites barres de cossettes de manioc bien sèches, à la place de craies devenues rares et chères. Ils s’en tirent d’ailleurs avec des mains bien sales, noircis par la braise utilisée dans le mélange avec les épinards. « Certains cours tels que le calligraphie et le dessin ne peuvent pas être enseignés dans ces conditions », regrette Bonaventure Tara Bungu, Inspecteur du primaire. C’est l’une des causes, dit-il, de la baisse de la qualité de l’enseignement dans le Bandundu.
Par ailleurs, dans de nombreuses écoles, les élèves s’asseyent sur des bancs pupitres en bois non sciés ni rabotés, qu’ils vont couper eux-mêmes en forêt. Malgré le dévouement des enseignants, les parents souvent pauvres regardent, impuissants, leurs enfants étudier dans ces mauvaises conditions. Certains se souviennent alors de cette déclaration faite par une autorité provinciale, lors des assises de la promotion scolaire tenues en 2010, à Nioki : « Parler d’un enseignement de qualité sans penser à améliorer les infrastructures scolaires est une utopie. » Une phrase qui interpelle tout le monde.

Désiré Tankuy

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